La vie après la greffe, 24 septembre 2026

Week-end des 19 et 20 septembre

Non, c’est vrai : je n’ai rien écrit hier. Il y a des jours comme ça où je n’ai rien de spécial à raconter, et cela ne sert à rien de vous dire que je n’ai rien à dire. Ce n’est pas le cas de tout le monde. J’ai deux exemples en tête avec, en premier, un « ami » proche de J.J Goldman qui explique que le chanteur n’a pas voulu se produire sur scène avec Céline Dion parce qu’il a de l’arthrite aux mains et qu’il ne peut plus jouer de guitare. De plus, il ne travaillerait plus sa voix… Bref, c’est la retraite. Le deuxième « bon copain » est une relation de Catherine Ringer. Elle explique en long et en large que la chanteuse a su qu’elle avait un cancer incurable en janvier. Les médecins lui ont dit « Ben, ma pauvre madame Ringer, vous avez des métastases partout et vous allez mourir ». Et la chanteuse de répliquer : « Ah ben tant mieux, tiens, je vais retrouver mon Fred. » C’est dommage que Catherine soit dans son cercueil, sinon elle aurait flanqué une bonne paire de baffes à son ami. Car, enfin, qui sont ces « amis » qui viennent comme ça déblatérer dans la presse. Si Goldman a envie que l’on connaisse son état de santé, il donnera les infos lui-même, et si les enfants de Catherine Ringer ne donnent pas de détails sur la maladie de leur mère, c’est certainement par respect envers elle, et pour ne pas troubler leur deuil.

Si j’évoque cela, c’est parce que le rapport à la maladie ou au handicap concerne d’abord celle ou celui qui la vit au quotidien. Le malade peut choisir de parler de sa pathologie, comme je le fais ici : c’est mon choix et personne ne m’y oblige. D’autres ont un rapport différent avec leur pathologie, et une forme de pudeur ou de réserve qu’il convient de respecter, surtout quand on est « connu » et que l’on peut être sollicité à tort et à travers par des journalistes peu scrupuleux. C’est ce qui m’a fait ruminer une partie de la journée d’hier.

Après cette fulmination intérieure, j’ai repris la correction de mon manuscrit. On en est à la version 5, V5, et j’ai encore retrouvé un « x » disparu. C’est une malédiction, je me demande pourquoi on s’acharne sur mes « x » de cette façon. Après, je suis un peu tatillon et j’ai même repéré une espace en trop (en typographie, espace est féminin). Il y avait aussi un « X » majuscule en fin de mot… Toujours cette malédiction, j’ai imaginé la maquettiste en train de se dire « Ah, tu le veux, ton “X”, le voilà ! » (Et paf, elle a enfoncé la touche « Maj »).

Je me suis changé les idées, parce que je vous assure que ce travail de correction finit par me lasser, avec mes leçons de grec. Je vous ai dit que j’étais content d’apprendre d’autres couleurs, et que j’allais pouvoir dire enfin que les éléphants sont gris, et pas roses. Je me trompais ; on m’a demandé de traduire une phrase écrite en grec :

Ο κίτρινος ελέφαντας με το μπλε καπέλο είναι δικός μου.
O kítrinos eléfantas me to ble kapélo eínai dikós mou. (C’est la transcription phonétique)

Ce qui donne, une fois traduit :

L’éléphant jaune avec un chapeau bleu est à moi.

Bon, alors, si apprendre les couleurs consiste à peindre un éléphant en jaune (le mien, en plus) pour l’affubler ensuite d’un chapeau bleu, je ne sais pas si ce que j’apprends me sera très utile dans une conversation. Éventuellement, après une soirée « ouzo + raki », je pourrais terminer la soirée en prononçant cette phrase… Mais l’ouzo et le raki, ce sera vraiment avec beaucoup de modération si je veux ménager mon foie ! Comme me le disait la secrétaire du DASEN en Mayenne, un jour où un gigantesque bug informatique m’avait empêché de télécharger les résultats du Brevet : « Gardez vos nerfs, M. le Principal, gardez vos nerfs ! »

Dimanche 20 septembre

En regardant l’éléphant jaune au chapeau bleu, je me demande ce que cela donnerait si je peignais Albert, le lézard vert, en rouge, en l’affublant d’un chapeau blanc. Le pauvre… Il faudrait déjà que je l’attrape, car il est malin et sait se cacher et se dérober à notre vue. Je rassure son fan-club : Albert est toujours chez nous, mais il a quitté « son » jardin-terrasse pour la cour en contrebas. C’est un explorateur prudent qui a élu domicile dans un tas de branchages qui jonchent le sol. C’est bien la preuve qu’en laissant du bazar partout, on favorise la biodiversité. Je n’ose pas imaginer la réaction de Michel si une couleuvre venait à se planquer chez nous.

Albert doit faire le ménage chez quelques insectes qui prolifèrent, tout comme les grives ont fait le ménage chez les escargots. Je n’ai pas pleuré lorsque j’ai découvert la coquille fracassée d’un gros pépère qui a massacré mes plants de basilic en pots sur la terrasse. Il devait être bien parfumé ! En ce qui concerne Gaston, le hérisson, soit il est bien planqué lui aussi, soit il est allé voir ailleurs en traversant imprudemment la rue. Albert, lui, sait que je l’ai nommé dragon en chef et qu’il est chargé de veiller sur la maison, en échange de quoi il est nourri (mais pas blanchi, il préfère rester vert). Quand même, avec un chapeau ou une casquette, il aurait fière allure.

Je passe à tout autre chose, comme d’habitude. J’ai vu cette très émouvante vidéo de François Morel qui rend hommage, à sa façon, à Catherine Ringer. Je pense que Catherine aurait aimé :

Lundi 21 septembre

Autant vous prévenir, ce qui m’arrive n’est pas très glamour ! Est-ce dû à un aliment « contaminé » (mais, franchement, on a du mal à voir lequel) ou à l’eau du robinet ? En tout cas, j’ai depuis hier soir, ce qui s’apparente à une belle gastro. Pas de vomito, car j’ai pris ce qu’il fallait, mais cela n’a pas réglé tous les problèmes. Non, je ne vais pas demander à l’IA de nous faire un dessin, je vais vous épargner cela. Toujours est-il que je n’ai presque pas fermé l’œil de la nuit. J’ai réussi à avaler un peu de riz ce midi, j’ai pris les médicaments adéquats (hier soir, cette nuit, ce matin), et basta. Cela a l’air de se calmer. C’est donc un retour à l’eau en bouteilles (je sais, Valéry, ce n’est vraiment pas bon pour la planète !). L’eau est tellement chlorée en ce moment qu’on imagine bien que la qualité n’est pas fameuse. Vu la « transparence » de la compagnie qui gère la flotte ici, on ne saura pas si cela vient de l’eau ou si c’est une saleté contractée samedi au supermarché. Les gens tripotent tout, n’importe comment. À Lanzarote, le pt’tit gars des fruits et légumes nous servait, avec des gants. Et en plus il était vraiment très gentil, les supermarchés sont d’une propreté irréprochable. En France, on ne sait pas faire ce genre de choses, et on n’a pas de p’tits gars gentils. Les bouchers du Leclerc sont sympas, c’est vrai, mais aux fruits et légumes, c’est l’anarchie. Bon, je ne râle pas, sinon je vais me retourner les intestins !

La bonne nouvelle date de ce matin : la version V6 de mon roman est enfin la bonne : les x sont revenus à leurs places respectives, les dernières scories ont été balayées, expurgées, et je suis libéréééééééééééééé, délivréééééééééééééé. Je sais que là, vous me maudissez : « Mais pourquoi tu nous as mis ça dans la tête ? » Par pure méchanceté, parce que je ne peux pas vous contaminer à distance. Tiens, une anecdote : quand je travaillais à la direction académique, j’étais allé travailler un jour où je me sentais plutôt mal fichu. J’arrive sur place, je me précipite aux toilettes, et je vomis tripes et boyaux. J’avertis la secrétaire par téléphone « Je dois rentrer, j’ai une gastro qui s’annonce carabinée ». Elle me dit de filer et de ne revenir qu’une fois remis sur pied. Quelques jours plus tard, je suis guéri, mais prudent, et je dis à un de mes collègues, à voix basse, que je vais choisir des plats légers. Nous faisons la queue pour le restaurant administratif, où on mangeait très bien. Le directeur académique est devant moi, et, alors que je me fais discret, déclame de sa voix de stentor, pour que tout le monde entende bien dans la cage d’escalier : « Alors, M. Macron, cette gastro ? J’imagine que ça sortait par-devant et par-derrière ! » J’avais adoré cette sortie académique. Je voyais les collègues des autres services (impôts, police, etc.) qui ricanaient. J’avais imaginé lécher la poignée de la porte du bureau du DASEN pour me venger, mais c’était trop tard, et j’aurais attrapé bien pire encore en faisant cela !

Mardi 22 septembre

C’est toujours l’été, avant l’arrivée de l’automne : c’est le 23 septembre cette année, et non le 22 comme je le croyais. Cela ne change rien au climat, sec et chaud, qui s’est incrusté depuis le mois de mai ; les nuits sont plus longues, et la fraîcheur matinale dure plus longtemps, c’est une bonne chose.

J’ai d’ailleurs très bien dormi cette nuit, sans vomito ni autre dérangement intestinal. J’ai pu manger normalement (mais prudemment) ce midi. J’évite encore les laitages et les fromages. Hier, en fin d’après-midi, la fièvre commençait à monter, mais un doliprane en est venu à bout. Ce genre de désagrément peut prendre des proportions beaucoup plus ennuyeuses chez un immunodéprimé, avec des lymphocytes B immatures. Michel ajouterait « Il n’y a pas que les lymphocytes qui sont immatures ». Soit, je suis resté un grand adolescent dans ma tête, mais que pour certains aspects : je m’amuse d’un rien, je peux rester des heures à bouquiner (quand j’étais ado, je passais des journées entières à dévorer Zola, Hervé Bazin, et bien d’autres encore), je mets un peu de fantaisie dans la vie : je chante, je danse (si, si, je danse, ce ne sont pas des dandinements), je m’énerve après moi ou après un appareil ménager qui me prend la tête (fichues plaques à induction qui se rebellent dès que je les utilise). J’ai aussi la naïveté de penser que le monde peut changer positivement, mais j’ai aussi des détestations : je hais le racisme et les racistes, les nostalgiques des régimes fascistes, les abrutis qui brûlent les voitures dans les quartiers, alors que ce sont le plus souvent les bagnoles de leurs proches qui se lèvent tôt le matin pour aller bosser pendant que des petits cons dealent en squattant les entrées d’immeubles. Et, pire que tout, je déteste les « officiels » qui m’ont dit un jour « Mais, monsieur le Principal, si nous arrêtons le trafic de drogue, nous allons mettre le feu au quartier. Il faut bien que l’argent circule ! »

Après ça, tu hésites à t’asseoir derrière ton bureau de principal, tu te dis que tu ferais mieux de choisir un lampadaire place de l’Europe pour vendre ta came (au choix : des sachets de tisane, ou des bonbecs Haribo).

Voilà, c’est mon état d’esprit du jour. Nous allons aller à Chalonnes récupérer ma prothèse auditive gauche. Vous vous rappelez ? Truc de vieux !

Mercredi 23 septembre

Cette fois, c’est bien l’automne ! Il paraît que c’est devenu la saison de l’introspection, des moments à soi, de la lecture, des plaisirs simples, comme confectionner des petits plats mijotés, des gratins, du cocooning avec un plaid sur les genoux. Alors, pour ma part, j’ai toujours préféré l’automne à l’été. J’aime aussi l’hiver quand il ressemble vraiment à un hiver. J’ai longtemps craint le printemps en raison d’une allergie au pollen qui m’a vraiment gâché mon adolescence, mais, désormais, je peux croiser un chèvrefeuille en fleurs sans risquer ma vie. Comme me le disait Doc Sylvie « Ah, vous avez changé de système immunitaire, donc vous voilà débarrassé de cette allergie ». Mais il est vrai aussi que l’allergie avait diminué avec le temps.

Sinon, depuis hier, j’ai un cerveau neuf… enfin, ce n’est pas « mon » cerveau qui est neuf, mais celui de ma prothèse auditive gauche. L’audioprothésiste a téléchargé le dernier réglage sur l’ordinateur et hop, j’entends de nouveau des deux oreilles. Je me suis demandé à un moment si c’était l’appareil ou mon audition. Il faut savoir que les chimios, du moins certains produits utilisés, attaquent les nerfs auditifs, et cela s’ajoute à la presbyacousie due à l’âge (mais je ne suis pas vieux !). Nous avons suivi sur la nationale qui mène à Chalonnes, une voiture qui roulait le plus souvent à gauche, un peu comme si le fossé allait manger le véhicule. J’ai vu que « le » conducteur faisait des gestes en conduisant, en parlant à la passagère. À chaque bras levé, on avait une embardée à gauche ; j’ai décidé de jouer à Hercule Poirot ou à Sherlock Holmes : « Ce doit être une femme qui conduit, les mecs ne font pas autant de gestes en parlant (ils ne font que des doigts d’honneur) … et, étant donné la conduite bizarre, avec ces embardées, je parierais bien sur une grand-mère. Elle est droitière, car seul le bras droit lâche le volant. » Michel était d’accord avec mon analyse, mais il a fallu attendre les premiers virages dans la descente pour en avoir confirmation : c’était bien une mamie au volant, toute permanentée, genre choucroute incoiffable, avec des lunettes de mamie. La passagère aussi était une mamie. L’arthrose, dont nous souffrons toutes et tous en vieillissant, n’attaque jamais la langue, ni le bras droit. J’ai ajouté : « Je te parie qu’elles vont aller à droite au rond-point, en direction du Super U, et qu’ensuite elles vont faire leurs courses en mettant leur caddie en plein milieu du passage, tout en continuant à discuter ! » J’avoue que je n’ai pas pu vérifier cette hypothèse, car nous nous sommes garés sur la place de la mairie, cependant, le véhicule a bien tourné à droite.

Comme d’habitude, je vais chercher un poème qui évoque l’arrivée de l’automne, et même deux, avec le même titre :

Automne

Guillaume Apollinaire

Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux
Et son boeuf lentement dans le brouillard d’automne
Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

Et s’en allant là-bas le paysan chantonne
Une chanson d’amour et d’infidélité
Qui parle d’une bague et d’un coeur que l’on brise

Oh! l’automne l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

Automne

Emile Verhaeren

Matins frileux
Le temps se vêt de brume ;
Le vent retrousse au cou des pigeons bleus
Les plumes.
La poule appelle
Le pépiant fretin de ses poussins
Sous l’aile.
Panache au clair et glaive nu
Les lansquenets des girouettes
Pirouettent.
L’air est rugueux et cru ;
Un chat près du foyer se pelotonne ;
Et tout à coup, du coin du bois résonne,
Monotone et discord,
L’appel tintamarrant des cors
D’automne.

Emile Verhaeren, 1895

Jeudi 24 septembre

J’avais lu, hier après-midi, un article qui donnait l’heure du passage de la station spatiale : 20 h 33. Nous sommes sortis sans trop d’espoir, car il faisait encore jour, avec un lever de lune déjà éblouissant. Je regardais vers le sud, et Michel vers le nord, et il avait raison : « Viens voir, elle est là ! » Impossible de se tromper, on la voit glisser sur la voûte céleste d’ouest en est, point lumineux très brillant qui file à vive allure vers l’est. Ce n’est pas la première fois que nous la voyions, mais c’est toujours avec une émotion particulière : des hommes et des femmes vivent dans cette station spatiale et, régulièrement, survolent notre région. On aurait pu croire hier soir qu’ils passaient juste au-dessus de notre maison. J’ai agité les bras pour faire coucou à Sophie Adenot, pour laquelle j’ai beaucoup d’admiration et de sympathie, j’en ai parlé ici. Ces passages, lorsqu’on les voit, ont quelque chose d’émouvant, un peu comme si, pendant quelques instants, nous étions en connexion avec les astronautes. Je sais, c’est mon côté rêveur incorrigible, mais je tenais à partager ce moment avec vous.

Nous avons ensuite regardé notre série du moment : « Monstres : Lizzie Borden ». Je ne vous mettrai pas d’extrait, mais, en revanche, je pense que vous allez apprécier quelques extraits de la bande son :

(J’adore cet instrumental !)

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