Samedi 1er novembre
Et voilà, on entame l’avant-dernier mois de l’année. Fidèle à sa réputation, il commence sous la pluie ce matin, mais dans une grande douceur. Quand j’étais gamin, en Creuse, et que nous allions porter les chrysanthèmes avec ma marraine et sa maman, dans ce cimetière glacial du Montel de Gelat, au nom si bien trouvé, dans le département voisin du Puy-de-Dôme, nous avions une vue extraordinaire sur la chaîne des Puys, souvent enneigée. On ne la voyait que lorsque le temps était dégagé, avec cette bise insistante qui nous mordait les joues. On savait que les fleurs ne tiendraient pas deux nuits, je trouvais ça dommage de gâcher d’aussi belles plantes. Et puis on parcourait les allées du cimetière, toutes ces tombes de pierre grise, ces caveaux monumentaux pour les plus riches qui pensaient qu’on reste fortuné et au-dessus du commun après la mort, oubliant le texte sacré de la Genèse : « Tu es poussière et tu retourneras poussière ». Les autres se contentaient d’une pierre tombale simple et grise, aux inscriptions gravées et parfois presque effacées, celles-là n’étaient plus fleuries.
La veille, on préparait les chrysanthèmes en désignant leurs « destinataires », il devait y avoir une étiquette, je ne m’en souviens plus : « Celui-ci, c’est pour tonton Bébert et sa femme, celui-là, c’est pour la Marie, etc. »
Nous allions ensuite chez la mémé, qui était restée au chaud pour nous mijoter sur la grande cuisinière à bois de sa cuisine un plat d’hiver, pot-au-feu ou bourguignon, et l’ambiance du repas était plus joyeuse dans le grand séjour que la corvée de fleurissement des tombes. Dans l’entrée, une grande comtoise égrenait les minutes de son tic-tac régulier, et je jouais à regarder mon reflet dans le balancier en cuivre, impeccablement entretenu. La maison sentait l’encaustique, le savon noir, et la mémé, qui marchait courbée, avait mis pour l’occasion un peu de parfum à la violette.
Je n’aurais pas eu l’idée de sortir déguisé en sorcier le 31 octobre au soir pour réclamer des bonbons. Cette mode est arrivée bien plus tard. Je l’ai toujours considérée avec circonspection : elle ne correspondait pas à ce qu’on m’avait expliqué. Les morts, c’était du sérieux, pas du carnaval, et à trop invoquer les esprits, qui sait ce que l’on peut réveiller de moins sympathique : le diable et ses démons ne sont jamais très loin. Et puis, comme tout le monde, on a refilé des bonbons aux gamins qui viennent frapper à la porte à la nuit tombée. Hier, on a eu d’abord des petites sorcières toutes timides et, ensuite, un petit fantôme sympathique qui était tout content d’avoir pioché dans le panier un Carambar à la cerise. « Mais prends plusieurs bonbons, ils sont là pour ça ! » Il n’osait pas, le gamin. Je les trouve encore mignons par ici. Les papas accompagnent les plus jeunes. Ils ne ressemblent pas encore à des « papas », on pourrait les croire sortis de l’adolescence. Les plus grands sont venus sonner quand la nuit était tombée, moins timides, mais toujours polis. Bref, ce fut sympathique et il reste des bonbons.
Dimanche 2 novembre
Novembre est propice à la lecture : les sentiers sont détrempés, il faut viser les rares éclaircies pour sortir, alors je boude les chemins creux pour le moment. Quand il fera un bon froid sec, bien dynamisant, je m’habillerai chaudement et j’irai, par les bois, par les prés…
Il faut bien s’occuper, alors je divise ma journée en plusieurs moments : le matin, je prends des nouvelles de mes collègues sur le forum Ellye. Tout semble aller pour le mieux pour les nouveaux greffés. On sent bien la prudence des accompagnants qui attendent maintenant la sortie de leurs conjoints. Certains ont été échaudés. La matinée s’écoule tranquillement entre la lecture de la presse en ligne, les « ablutions », le passage en cuisine. Et ensuite, l’après-midi c’est un peu de repos (sieste ou pas, je sens pas mal de fatigue en ce moment) de la lecture, de la flemmardise, des rêveries. Je reprends l’article du blog en cours, que je modifie souvent à la marge.
J’attends toujours quelques jours avant de vous parler d’une lecture qui m’a emporté, je ne dis pas « plu » exprès. Je suis « bon lecteur » comme on peut être bon public : si c’est bien écrit et qu’il y a du fond, tout me va à part la romance pure et dure à laquelle je n’accroche vraiment pas. Chacun ses lubies. Donc j’ai lu en quelques jours le « pavé » écrit par Laurent Mauvignier « La maison vide ». Dans cette grande maison familiale, vide désormais, Mauvignier reconstitue l’histoire familiale de celles et ceux qui l’ont habitée. Les hommes, les maris, les pères sont prisonniers de leur virilité machiste. Les femmes sont sacrifiées par le devoir conjugal, par la soumission aux pères qui imposent leurs volontés en choisissant les époux. C’est violent, c’est très proche d’une réalité que l’auteur imagine en grande partie, en s’aidant de photos, de ce qu’on lui a raconté, et en imaginant le reste. Le reste, c’est notamment le suicide de son père, alors que Laurent Mauvignier avait 16 ans, le reste, c’est aussi la grand-mère Marguerite, collabo notoire et alcoolique, morte à 41 ans, honte de la famille. C’est, je pense, un des Goncourt possibles et ce serait mérité. L’écriture est travaillée, sans affectation (on ne voit pas les « ficelles »). Les phrases sont longues et précises, les mots choisis, même lorsqu’il y a une hésitation pour décrire un personnage ou une situation, l’auteur réfute alors le premier adjectif utilisé en disant « non, ce n’est pas le terme exact » et en s’obligeant à une précision plus proche de la « réalité » qu’il veut restituer. C’est le genre de lecture qui s’imprime en vous, et qui reste bien après avoir refermé le livre. Voilà, c’était mon petit retour dominical.
Voici un article qui en parle beaucoup mieux que moi :
Laurent Mauvignier : « La Maison vide est l’histoire d’une enfant qui n’a pas été aimée » | France Inter
Ou ici également (un grand merci à la personne qui, régulièrement, clique sur mes liens)
Lundi 3 novembre
Voilà, nous sommes de retour après nos emplettes matinales. C’était calme ce matin et nous avons pu cheminer tranquillement. Pour ceux qui ne connaissent pas « Atoll », c’est un genre d’immense soucoupe volante, un anneau avec des tas de boutiques, un temple de la consommation, mais l’avantage c’est que l’on a tout sur place ou presque.
J’ai trouvé deux pantalons à ma taille, ce n’était pas très compliqué mais le choix ne fut pas facile, car, au départ, je ne trouvais pas la coupe que je désirais. Enfin, bref, j’ai été patient, gentil, je n’ai pas fait ma comédie en me roulant par terre et je suis reparti satisfait. Nous avons ensuite continué pour quelques achats annexes et, après avoir redescendu les sacs dans la voiture, garée dans le parking souterrain quasiment vide, nous avons déjeuné sur place. Plus de 2 km de marche, et, pour le coup, ma sortie est faite. Il fait assez beau, avec des passages nuageux sans pluie, mais le vent est bien présent et pas très agréable. Les éclairages d’automne, en passant la Loire, étaient superbes, aussi bien à l’aller qu’au retour, avec cette belle lumière rasante qui semble illuminer les arbres de l’intérieur. Profitons-en, les feuilles commencent à tomber en quantité et les branches se dégarnissent.
Demain, ce sera repos et mercredi matin, retour au CHU pour la visite post-greffe. Nous saurons avec les résultats de la prise de sang où nous en sommes des deux méchants virus. Le suspense continue donc.
Mardi 4 novembre
Je viens de recevoir dans « Mon espace santé » le compte-rendu détaillé du 8e mois de greffe. En voici le résumé (l’original fait trois pages) :
🩺 Suivi post-greffe – 8ᵉ mois (octobre 2025)
Huit mois après la greffe, le bilan est jugé encourageant par l’équipe du CHU d’Angers.
Le greffon s’est bien implanté : la moelle fonctionne normalement et le chimérisme est complet, signe que le système immunitaire du donneur a totalement pris le relais.
Une GVH chronique modérée touche principalement le foie et la sphère digestive haute. Elle se manifeste par quelques nausées, une perte de poids modérée et une élévation persistante de certaines enzymes du foie. Pour l’instant, la situation reste sous contrôle et ne nécessite pas de traitement lourd.
Aucune infection sérieuse n’a été observée. Les réactivations virales (CMV, EBV) sont restées bénignes et bien surveillées. Une infection à la COVID-19, survenue en juin, a guéri sans complication.
Les vaccinations post-greffe se poursuivent progressivement selon le protocole prévu.
L’état général reste satisfaisant : l’énergie revient peu à peu, la greffe est stable, et les médecins soulignent la nécessité de maintenir une vigilance régulière dans les mois à venir.
On va donc attendre comme d’habitude les résultats de l’analyse, notamment du côté du foie pour savoir si une corticothérapie sera nécessaire ou pas. Et, bien entendu, on surveillera de près les deux « méchants » virus EBV et CMV.
Mercredi 5 novembre
Nous sommes donc allés au CHU ce matin, bien inspirés d’arriver tôt. Doc Sylvie est passée, m’a vu et m’a demandé de la suivre en consultation… avant de repartir ensuite pour la réunion hebdomadaire. En ce qui concerne l’auscultation, rien de bien neuf. L’EBV ne l’inquiète pas plus que ça « Oui, de temps en temps, il ouvre un œil, et puis il le referme… ça dure depuis la greffe. En revanche, je surveille de près le CMV et je vous rappellerai s’il faut reprendre le Valganciclovir. Je modifie l’ordonnance en ce sens. Si tout va bien, on se revoit dans trois semaines, si vous devez reprendre le Valganciclovir, on se reverra dans 15 jours ».
Imaginez ma joie à l’idée de reprendre le Valganciclovir… Bref, on va surveiller les résultats et attendre l’appel téléphonique qui confirmera ou pas la reprise du satané médicament. Il en reste une boîte presque pleine mais ça va vite à raison de deux comprimés le matin, et deux le soir. J’espère que ce fichu CMV va aussi refermer un œil. On dirait deux dragons de contes de fées, endormis, mais pas trop, prêts à me pourrir la vie.
Rien de neuf sinon : il fait doux, mais gris et, dans les prochains jours il fera moins doux et toujours gris. Novembre dans sa splendeur.
Jeudi 6 novembre
J’ai reçu les premiers résultats du labo, il reste encore à découvrir les deux « dragons » CMV et EBV » demain certainement.
Globalement, les résultats sont stables : toujours bien en ce qui concerne la formule sanguine, même les plaquettes ont fait l’effort de revenir dans la « norme », au plancher inférieur, mais c’est très bien.
Pour la fonction hépatique, c’est stable mais toujours perturbé, avec donc une GVH qui s’installe sans trop s’emballer pour le moment.
Une « nouveauté » : le réveil en fanfare du pic monoclonal en Gamma, augmenté de 39% par rapport à la dernière mesure, ce qui est significatif. Hypothèse : une réaction immunitaire post-greffe ou une réaction inflammatoire (CMV ? EBV ?). On y verra plus clair lorsque l’équipe médicale aura les résultats du chimérisme. Voici ce qu’en dit mon assistant personnel :
🧬 Pic monoclonal après greffe : réaction ou rechute ?
L’apparition d’un petit pic monoclonal dans le sang après une greffe n’est pas toujours synonyme de rechute.
Souvent, il s’agit simplement d’une réaction immunitaire temporaire, liée à la reconstitution du système immunitaire du donneur, à une infection virale (comme le CMV ou l’EBV), ou à une inflammation modérée due à la GVH.
Dans ces cas, le pic est faible, fluctue d’un contrôle à l’autre, et disparaît généralement lorsque la stimulation s’apaise.
Il ne traduit aucune reprise de la maladie ni anomalie de la moelle.
Un pic “pathologique”, en revanche, évolue différemment : il augmente régulièrement, s’accompagne d’autres signes biologiques anormaux et révèle alors une activité clonale persistante.
Dans mon cas, le pic observé en novembre est considéré comme réactionnel, lié à la période de reconstitution immunitaire et à une stimulation virale bénigne.
Il sera simplement surveillé au fil des bilans, sans inquiétude particulière.
Il est temps de terminer en musique :


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