CHU, Unité protégée, J 2

Il faut pour commencer que je vous raconte ma première nuit. J’ai regardé un film de Chabrol sur Arte, déjà vu mais au moins je n’ai pas eu de difficulté à me concentrer. Je savais que ce n’était pas l’idée du siècle, mais à la fin du film, à 22 h 40, j’ai senti que le premier train du sommeil allait entrer en gare et j’ai donc sauté dans le premier wagon.

Erreur funeste, une infirmière de nuit a allumé le sas, ce qui m’a réveillé instantanément. Prise de tension « oh, vous avez une petite tension ce soir » (bah, en fait je dormais !), prise de température sous le bras, le pouls à l’ancienne. Cela nous replonge quelques années en arrière et en fait, l’absence de matériel électronique pour les examens s’explique facilement : chaque malade a son propre environnement, ce qui est dans une chambre doit y rester. Bref, elle part.

Je scrolle 5 minutes sur mon téléphone et je commence à m’endormir quand, soudain, à minuit pile, un bruit me fait sursauter et me réveille : l’infirmière avait mal replacé le stéthoscope dans son support et le truc est tombé. Je regarde mon téléphone : minuit passé d’une minute. C’est le fantôme de la chapelle, me dis-je alors. Je scrolle pendant une bonne demi-heure et je commence à peine à sombrer que je vois un nouvel infirmier de nuit. Il vient vérifier si je n’ai besoin de rien pour la nuit. C’est Thomas, un grand jeune type sympa. Il est désolé de me déranger et me demande si tout va bien. Je lui raconte l’épisode du stéthoscope, que j’ai remis dans son support et il rigole. Je scrolle de nouveau après son départ, mais une idée me trotte dans la tête. C’est la genèse de l’histoire qui fait peur qui va suivre.

L’histoire qui fait peur :

Vous avez vu les photos des fresques qui ornent les murs de la chapelle. Nous les avons patiemment décryptées avec Michel. Vous pouvez découvrir des thèmes religieux (c’est logique dans une chapelle), les quatre évangélistes : Luc, Matthieu, Marc et Jean, le chemin de croix du Christ et d’autres scènes commémoratives reliées à l’histoire locale.

L’endroit sert de lieu d’accueil, avec des guichets où des dames à l’humeur variable gèrent vos dossiers. Celle que j’ai vue était adorable et elle m’a souhaité « Bon courage » après avoir scanné ma carte de mutuelle, on met à jour le dossier une seule fois dans l’année. Un coin « salon » avec des sièges confortables permet ensuite de patienter. Le décor est vraiment extraordinaire, une partie est délimitée par des barrières depuis un moment, je me demande si ce n’est pas pour entamer une restauration de ces peintures murales. C’est donc un lieu de passage, d’attente aussi, mais personne ne semble intéressé par l’histoire que racontent ces fresques.

Ce que le public ne sait pas, c’est que, tous les soirs à minuit, alors que plus personne ne circule dans les lieux plongés dans l’obscurité, la chapelle est le théâtre d’évènements étranges. Cela commence par un bruit de pas, mais particulier : quelqu’un arrive en boitant. En tendant l’oreille, on devine que le son produit par les pas est vraiment singulier ; mais oui, la personne qui circule est appareillée avec une jambe de bois, ou une prothèse… la silhouette est encore trop lointaine, mais l’homme – car c’est un homme, vêtu bizarrement vous semble-t-il, à la mode de l’ancien temps – avance en tenant devant lui une lanterne, ce que l’on appelle un falot, une lampe-tempête qu’il tient fermement, toujours à la même hauteur : la lumière ne s’agite pas quand il avance. Il est accompagné d’un chien famélique aux yeux de braise qui montre ses crocs. C’est le veilleur de nuit, le fantôme de la chapelle. On vous avait raconté jadis cette étrange histoire qui vous faisait bien rire, mais votre sang se glace en le voyant apparaître. Vous avez eu un examen, tardif et le brancardier qui vous avait dit : « je reviens ! » n’est jamais revenu. Il vous a laissé en plan, sous la coupole de la chapelle et vous vous êtes endormi, fatigué par les examens, les traitements et la maladie.

À la lueur du falot, vous distinguez maintenant que le gardien porte fièrement une moustache noire, ses cheveux et ses yeux, sombres comme une nuit sans lune, lui donnent un air pas commode. Par chance, il ne vous voit pas, alors que vous êtes sur son chemin, il vient même de passer à travers vous, laissant une sensation glacée vous mordre les os. Le spectre lève sa lanterne de façon à éclairer les fresques et sort une montre à gousset :

– Il est minuit !

La voix tonitruante résonne et un écho reprend plusieurs fois la phrase : « Il est minuit ! ». L’impensable se produit sous vos yeux : les fresques prennent vie. Les cornettes des bonnes sœurs s’inclinent devant le gisant, on les entend murmurer leurs prières et se lamenter. Le Christ ploie sous le fardeau de sa croix, et on le voit trébucher, on entend même ce qui doit être des quolibets en latin. Marie pleure à la vue du supplice subi par son fils, soutenue par Marie-Madeleine. Jean est le seul compagnon qui soit présent au pied de la croix. Plus tard, il accompagnera Marie, jusqu’à son assomption, car le Christ sur la croix lui a fait jurer de veiller sur sa mère. C’est d’ailleurs lui, Jean, qui invective les trois autres évangélistes.

– Alors, on raconte toujours des salades ? Marc, ce n’est pas en multipliant les miracles supposés du Christ que tu rends ton évangile plus crédible. Matthieu, pour toi, le Christ est un juif persécuté, point final. Luc, pour un peu, on aurait un manifeste communiste : compassion et justice sociale. Heureusement que je suis là, les garçons !

Les trois autres protestent, évidemment, et le veilleur de nuit les interrompt :

– C’est bon, maintenant, la récréation est terminée, rentrez tous chez vous, vous me fatiguez. Jean, il faut tout le temps que tu te distingues, c’est épuisant ces querelles. J’ai perdu ma jambe à Waterloo après avoir prié le Christ, le Bon Dieu et tous les saints du paradis. Occupez-vous de nous, et taisez-vous !

Les visages se figent, les cornettes reprennent leur position initiale, le Christ s’arrête brusquement, les larmes de Marie semblent suspendues. Le gardien s’éloigne, il est minuit et une minute. On entend son rire un peu fou alors que la lueur de son falot vacille ; le chien maigre le suit de près. Le veilleur de nuit rit de plus belle car son ami fantôme de l’ancien Hôtel Dieu vient de faire tomber un stéthoscope afin de réveiller le petit nouveau qui a pourtant du mal à trouver le sommeil. Sacré farceur ! Demain, il sera dans un autre service. Ils ne se croisent plus jamais mais communiquent par la pensée. Son camarade avait reçu une balle dans l’œil à Waterloo. Son visage était épouvantablement abîmé, et son agonie fut longue et douloureuse, c’est ainsi qu’il apparaît aux malades qui ne sont pas pour autant effrayés par son visage. Il paraît qu’il tient la main des patients en fin de vie. On l’a aperçu rôdant dans les couloirs du service de soins palliatifs, juste au-dessous de l’Unité protégée. Mais c’est une autre histoire, les personnes en fin de vie attendent sa visite, car il se tient auprès d’elles jusqu’au bout en leur murmurant des paroles apaisantes.

Ma journée :

Comment dire, ce fut mouvementé, enfin pas mouvementé au sens où il y aurait eu des imprévus, mais par le nombre d’activités diverses. Ce midi, c’était pose du picc-line. Après le petit-déjeuner, je devais rester à jeun pour l’échographie que je viens de passer. Commençons par le picc-line. Convoqué à midi, j’ai attendu une heure et j’ai fini par m’assoupir sur le brancard. Tout s’est bien passé, je suis déjà branché avec de l’hydratation « à fond la caisse » dixit l’infirmière, avant la chimio. Ce qui est curieux, et sympa, c’est que l’on a toujours l’occasion de discuter avec le personnel : brancardiers, radiologues, ce sont des tranches de vie où on se raconte les uns et les autres. Je sais que la manipulatrice radio s’est pris un râteau hier, et qu’elle était nulle en français au lycée, et l’aide-soignante s’occupait dans son précédent poste au CHU de la partie stérilisation : « J’ai failli devenir folle, M. Macron ! » (Son travail était répétitif, mal payé et elle ne voyait personne). Les brancardiers adorent papoter, je sais maintenant qu’il y a dans les sous-sols des endroits secrets et bien cachés « très sympas » m’a dit le petit jeune qui poussait mon fauteuil en revenant de l’échographie, le tout accompagné d’un clin d’œil que je n’ai pas vu puisqu’il était derrière moi, mais que j’ai ressenti au son de sa voix. Petit polisson, ce n’est pas bien de raconter des trucs pareils à un pauvre malade qui va se faire greffer la moelle osseuse de Kate. Mais j’enquêterai…

On a terminé par l’échographie qui s’est déroulée plus tôt que prévu car un créneau s’était libéré. Pas grand-chose à dire, des points de vigilance pour le foie qui va être malmené, et pour la rate qui l’est déjà. Et puis d’autres trucs de mecs qui prennent de l’âge. Comme disait Bernadette à Jacques : « Mon pauvre ami, la vieillesse est un naufrage ! » (Toujours le mot pour rire, sacrée Bernie !)

J’avais un charmant comité d’accueil en arrivant « Alors, tout s’est bien passé M. Macron ? On va vous préparer un méga-goûter parce que vous n’avez rien mangé ce midi ». C’était un festin : un grand bol de café, des tas de petits biscuits vachement bons et un jus d’orange. Je suis remonté à bloc !

Ah mais j’allais oublier la meilleure de la journée : figurez-vous que je vais être transformé en lapin. Le médecin m’a expliqué ça ce matin : « On va vous mettre sous Grafalon, c’est un sérum anti-lymphocytaire ». Ben ok, c’est toi le toubib, hein. Et puis, à y réfléchir, je me suis souvenu que les potes greffés évoquaient ce sérum qui est obtenu à partir de… lapins :

GRAFALON est une immunoglobuline polyclonale anti-lymphocyte T humain, obtenue à partir du sérum de lapins préalablement immunisés avec des cellules Jurkat, une lignée de cellules lymphoblastoïdes. L’expression des marqueurs des lymphocytes T sur les cellules Jurkat correspond aux effets de GRAFALON sur les lymphocytes. Il a été constaté que GRAFALON contient des anticorps dirigés contre d’autres antigènes de surface des cellules Jurkat.

Article complet ici, mais je sais que vous n’irez pas jouer les curieux :https://base-donnees-publique.medicaments.gouv.fr/affichageDoc.php?specid=64898643&typedoc=R#:~:text=GRAFALON%20est%20une%20immunoglobuline%20polyclonale,une%20lign%C3%A9e%20de%20cellules%20lymphoblasto%C3%AFdes.

Il faut savoir que ce médicament est vraiment un des plus insupportables pour les futurs greffés avec des tas d’effets indésirables : fièvre aigüe, avec possibilité de convulsions, risque d’insuffisance rénale, bilirubinémie etc. Voilà qui promet, en plus de se retrouver avec des oreilles et des dents de lapin. Et on te dit ça d’un ton détaché comme si je ne connaissais pas le bidule. On m’a piégé ! Au s’cours, aidez-moi !

On se calme avec la musique qui fait peur ou qui nous emmène ailleurs.

Publié par


Réponses

  1. Avatar de Valéry Sauvage
    Valéry Sauvage

    Ah ! Docteur, pour le Grafalon, ça va pas être possible, je suis Vegan… Et pour la greffe de moelle non plus, je suis témoin de Jehovah !

    D’accord, alors on va devoir s’orienter vers une greffe de cerveau.

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Joël Macron
      Joël Macron

      Voilà, merci pour l’argumentaire, j’attends la visite du staff pour leur expliquer tout ça !

      J’aime

Répondre à Valéry Sauvage Annuler la réponse.