Bonjour, il est 5 h 30 et vous venez de regarder l’écran de votre radio réveil en vous disant « encore une heure ! ». Pour moi, c’est mort. L’alien m’a réveillé. J’ai pourtant inventé un mantra qui devrait être efficace : « E.T, retourne maison ! », peut-être faut-il que vous m’aidiez en marmonnant la formule magique au boulot, par exemple. Tout le monde connaît votre côté original, donc vous ne risquez rien.
Hier soir, j’ai senti que la fièvre montait – elle montait – donc j’ai pris un doliprane, efficace contre la fièvre mais pas contre les douleurs.
J’ai ainsi du temps pour regarder la presse sur le Net et essayer de comprendre ce qui se passe en Syrie. Asma, tout comme moi, suit aussi de près les actualités. C’est que nous avons tous deux travaillé dans le même collège et, pendant l’année 2012 – 2013, nous avons vu arriver les réfugiés Syriens. je me souviendrai toute ma vie du jour où M. D. est arrivé au collège avec ses deux filles. M. D. si j’ai bonne mémoire était ingénieur à Alep, un grand spécialiste de l’agronomie en milieux désertiques. Cultivé, s’exprimant dans un français impeccable, il a commencé à nous raconter l’enfer. Ses deux filles étaient scolarisées à l’école française d’Alep, avec toutes deux un excellent niveau scolaire car l’enseignement y était de qualité, et donc francophones.
M. D nous a raconté qu’un jour, les petites sont arrivées de l’école en pleurant : pour la première fois, l’école avait été bombardée, fort heureusement, elles n’avaient pas été blessées. Je me souviendrai toujours de ses paroles : « C’était l’enfer, M. Macron, nous étions pris au piège entre l’armée gouvernementale qui ne faisait pas de distinction entre population civile et terroristes, et Daech. La peste ou le choléra… Alors, comme on dit chez nous, j’ai pris les dromadaires et nous sommes partis, juste avec nos papiers et quelques vêtements que j’ai entassés dans la voiture, et nous avons fui par la Turquie. Une fois là-bas, nous avons pu organiser notre voyage jusqu’à Angers. »
M. D a ensuite sorti les livrets scolaires des filles et m’a demandé de les feuilleter, non pour comprendre les appréciations rédigées en arabe, mais pour regarder un détail : à chaque page, en filigrane, apparaissait le visage de Bachar al-Assad, omniprésent sur les murs, les écrans, les livres scolaires, tentant ainsi d’affirmer sa toute-puissance.
Je n’avais jamais touché de si près ce que pouvait être la vie quotidienne des populations qui tentaient d’échapper aux bombes ou aux gaz létaux, ce que récusaient d’ailleurs à droite et à gauche des gens très bien informés : « Il faut apporter des preuves ! » Mais bien sûr…
Les deux filles ont accompli une scolarité exemplaire, après avoir quitté le collège, j’ai revu plusieurs fois M.D. lors de cérémonies officielles où je remplaçais le DASEN – Inspecteur d’Académie. M. D. et moi nous nous donnions l’accolade, et souvent, nos yeux étaient humides tant l’émotion était grande. J’avais beau expliquer à M. D que je n’avais fait que mon devoir, il réfutait cette thèse : « Non, M. Macron, vous nous avez tendu les bras et vous nous avez accueillis ».
Je vois depuis deux ou trois jours que l’on craint un flux migratoire, notre ministre de l’Intérieur en charge des affaires courantes voudrait bien pondre un décret pour bouter ces hordes barbares hors de notre territoire. Mais, mon petit, tu es juste en charge des affaires courantes. Je comprends aussi qu’un certain nombre de familles, lorsque la situation se sera « apaisée » aient envie de rentrer au pays. Mais pour retrouver quoi ? Pour y construire quelle vie ? Pour y retrouver quel travail ? Je n’ai pas l’impression que des flux migratoires soient en train de s’organiser, ni dans un sens, ni dans l’autre.
Je note que quand je parle de sujets généraux comme celui-ci, j’oublie un peu la douleur, je me dis aussi que mon passage sur Terre n’aura pas été totalement inutile. Avec mes collègues de la Préfecture, nous formions une équipe de choc, nous avons toujours pris à bras le corps ces problématiques. Nous l’avons fait en silence, souvent à contre-courant des politicards en place. Chaque avancée était pour nous une petite victoire.
Je vous souhaite une bonne journée, désolé d’avoir été trop sérieux.


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