Alors, on va commencer par les choses importantes, parce que je sais bien que tant que vous n’avez pas pris votre thé ou votre café, vous êtes un peu vaseux. D’ailleurs, il ne faut même pas vous parler avant le petit-déjeuner. Pour vous réconforter, le scoop du jour c’est qu’il fait toujours très mauvais avec une espèce de brouillard pluvieux du plus bel effet sous les lampadaires allumés. Ambiance à la Conan Doyle : dans les rues, l’ombre furtive d’un homme à la carrure imposante rase les murs et on devine qu’il tient à la main un couteau à la lame ensanglantée… Mais ici, je n’ai vu personne, même pas une voiture.
Donc la question du jour si j’ai bien compris c’est « comment tu te sens ? ». Il paraît que c’est la question à poser au malade branché de partout en chambre stérile, je me contenterai d’un « Alors, c’est la forme ? » si on passe me voir. C’est un « si » tellement hypothétique. « Ah, tu sais, j’ai failli passer te voir mais je ne savais pas trop si j’avais le droit. Etc. En fait, tu n’avais pas le temps ou pas envie et je comprends tout à fait. C’est dingue ce que la maladie a un effet répulsif sur ton entourage, au sens large. Pour une grippe on a droit à « Oh là là, mon pauvre, c’est pas drôle ». Pour une saleté de cancer de la moelle osseuse, c’est plus compliqué. Ce n’est pas nouveau, j’ai déjà vécu ça : les potes sont moins nombreux avant qu’après. Le tri se fait tout seul : un jour, vous voyez leurs photos de fêtes et de festins sur Facebook, et puis le lendemain vous vous rendez compte qu’ils vous ont rayé de leurs listes d’amis. Pour eux, vous êtes déjà mort donc hein, du balai ! Pour être honnête, j’avais constaté peu de réactions aussi extrêmes mais il y en avait eu, confirmées par la suite. Il ne faut pas s’accrocher aux fausses amitiés, et se dire « Eh bien, bon débarras ! »
Sinon je me sens le moins mal possible. Si vous voulez une image, c’est un peu comme quand la jauge de carburant passe dans le rouge et que vous savez que la prochaine station est à près de 100 km. Ou alors comme une pile faiblarde qui vous indique que la lampe torche que vous tenez à la main va s’éteindre. Mon carburant est sur la réserve, je le sens bien. C’est quasiment indolore, ce truc, juste que je dois faire attention quand je me lève du fauteuil ou que j’entreprends de faire un effort un peu soutenu, du style « passer le chiffon » (je ne supporte pas de voir la poussière s’accumuler et me narguer). Ranger la cocotte-minute dans le placard du bas devient une épreuve de MMA dont je ne suis absolument pas certain de sortir vainqueur, traiter la maudite gamelle de tous les noms est une dépense d’énergie totalement inutile qui ne résout rien.
Dans la journée, je sombre devant mon écran : cela va de la micro-sieste au coma profond. Si je suis raisonnable, je m’octroie une vraie sieste, allongé sur le lit, mais souvent cela m’emporte trop loin et je perds le contrôle en dormant trop longtemps. Le soir, je m’endors quasiment instantanément, avec l’idée idiote et fugace de savoir si je pourrai ouvrir les yeux le lendemain matin ou si tout va s’arrêter pendant mon sommeil. Ensuite, je rêve, énormément : je bouge, je me débats, je parle, je râle. Je me retrouve au boulot, dans la cour de récré, ou confronté à des situations où je dois me justifier : mes rêves ne sont pas reposants.
Au moment des repas, j’essaie de limiter les quantités au maximum pour éviter les nausées désagréables. Jusque-là, cela fonctionne pas mal, mais c’est aussi parce que je suis entre deux chimios. Je ne peux pas dire que je mange de grand appétit et j’ai le sentiment que ce que j’arrive à avaler ne suffit pas à faire tourner la machine.
Sinon, point positif, je ne m’ennuie pas : je regarde des séries en replay sur Arte l’après-midi, le casque sur les oreilles. Lire me demande trop de concentration pour le moment, j’ai cependant lu quelques ouvrages en numérique mais la migraine s’installe rapidement, d’autant plus que j’aime lire tout d’une traite.
J’ai donc hâte que cela se termine, même si je fais le clown pour amuser la galerie : j’ai récemment fait un lapin en ombre chinoise au plafond, alors que la lumière était parfaite. Mon lapinou semblait se déplacer joyeusement sur l’ombre projetée de la rambarde et il a eu du succès.
J’arrête ma prose pour aujourd’hui, je ne sais pas si je reviendrai ici demain : il ne se passe pas grand-chose de nouveau en ce moment et les mornes journées succèdent aux mornes journées.
Dédié au sud-ouest
Emile Verhaeren
Sur la bruyère longue infiniment
voici le vent cornant novembre;
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds, battant les bourgs ;
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent ;
Aux citernes des fermes.
Les seaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort, dans leurs mélancolies.
Le vent rafle, le long de l’eau,
Les feuilles mortes des bouleaux,
Le vent sauvage de Novembre ;
Le vent mord, dans les branches,
Des nids d’oiseaux ;
Le vent râpe du fer
Et peigne, au loin, les avalanches,
Rageusement du vieil hiver,
Rageusement, le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Dans les étables lamentables,
Les lucarnes rapiécées
Ballottent leurs loques falotes
De vitres et de papier.
– Le vent sauvage de Novembre ! –
Sur sa butte de gazon bistre,
De bas en haut, à travers airs,
De haut en bas, à coups d’éclairs,
Le moulin noir fauche, sinistre,
Le moulin noir fauche le vent,
Le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Les vieux chaumes, à cropetons,
Autour de leurs clochers d’église.
Sont ébranlés sur leurs bâtons ;
Les vieux chaumes et leurs auvents
Claquent au vent,
Au vent sauvage de Novembre.
Les croix du cimetière étroit,
Les bras des morts que sont ces croix,
Tombent, comme un grand vol,
Rabattu noir, contre le sol.
Le vent sauvage de Novembre,
Le vent,
L’avez-vous rencontré le vent,
Au carrefour des trois cents routes,
Criant de froid, soufflant d’ahan,
L’avez-vous rencontré le vent,
Celui des peurs et des déroutes ;
L’avez-vous vu, cette nuit-là,
Quand il jeta la lune à bas,
Et que, n’en pouvant plus,
Tous les villages vermoulus
Criaient, comme des bêtes,
Sous la tempête ?
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent hurlant,
Voici le vent cornant Novembre.
Emile Verhaeren


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