Souvent, dans mes élans d’optimisme incorrigible, je me projette dans l’après. Ce que je devrai mettre en place pour prolonger une survie encore bien hypothétique et qui est strictement codifiée dans le petit livret que l’on nous remet. Si vous êtes sages, et que vous lisez la chronique matinale, vous aurez le lien qui permet de consulter cette brochure. Je sais que très peu cliqueront pour faire les curieux, car j’ai accès à un certain nombre de données qui m’indiquent si vous faites ce genre d’actions ou pas. Big Brother is watching you alors que vous ne vous en rendez même pas compte. Si je prends une des options payantes, je saurai à quelle heure vous me lisez, d’où vous êtes, la marque de votre dentifrice et vos habitudes alimentaires. Il y a plusieurs formules, et je ne doute pas un jour d’accéder à des données beaucoup plus intimes. Vous voilà prévenus. Bon, en fait, je m’en fiche totalement et je reste sur la version gratuite.
Je suis un garçon dont l’esprit est plutôt tourné vers les prochaines semaines, j’arrête donc les digressions et je me concentre sur ce que j’ai annoncé dans le titre : avant, et après.
Avant :
J’ai peu d’interdits, sauf un qui est quand même important est pas facile à tenir : « Ne tombez pas malade, M. Macron, ce n’est pas le moment ! ». Entendez par là que je dois éviter de croiser un de ces microbes que le froid annoncé va apporter avec lui : pas de grippe, pas de COVID, d’où la double vaccination qui ne sera efficace que jusqu’à la chimio, et qui ne servira plus à rien en chambre stérile. Les microbes n’ont pas le droit d’entrer : « Toc, toc, je suis le virus de la gastro, je peux entrer ? » « Ah non, certainement pas, tout visiteur doit suivre un protocole très strict avant d’enfiler la tenue réglementaire, et notamment un lavage de mains énergique et efficace ! » « Bon, tant pis, j’essaierai quand il sortira… »
J’ai peu d’interdits mais je connais ce qui m’attend : hier, nous étions invités et, autour de la table, une joyeuse compagnie appréciait le délicieux repas que nous avait concocté le cuisinier que j’embrasse au passage parce qu’il me lit régulièrement. J’ai donc dégusté les mets délicieux qu’il avait amoureusement préparés et j’ai vu arriver un superbe plateau de fromages. Je n’aurai plus droit aux fromages fermiers, ni aux persillés, ni à plein d’autres choses que j’aime et qui me seront strictement interdites. Alors, je me suis fait plaisir, et en dépit du petit appétit qui est le mien en ce moment, j’ai apprécié chaque bouchée avalée, vraiment, peut-être comme jamais. Le plateau repas à l’hôpital sera conditionné et placé sous pellicule protectrice, les aliments correspondront à ce protocole très strict que je devrais ensuite appliquer à la maison. Pour le moment, quand « on » ne me l’interdit pas en me renvoyant dans mon fauteuil, je peux encore passer l’aspirateur en chantant « I want to get free », traquer la poussière, signaler les toiles d’araignée et mille autre micro-tâches telles que prendre une éponge ou un chiffon. Et j’en profite !
Après :
Le protocole que doit suivre le greffé en rentrant chez lui est à la fois compliqué et simple. On peut le résumer d’une phrase : « Tu ne touches à rien, et tu ne touches rien non plus ! » Je devrai même quitter la pièce où le ménage est fait et me réfugier ailleurs ; lorsque la pièce aura été aérée, j’aurai le droit d’y revenir. L’entourage est mis à contribution, c’est même totalement grâce à son efficacité que je pourrai survivre. Je n’ai qu’un seul homme ici, j’ai bien essayé de suggérer qu’à plusieurs, la vie serait plus simple, pour le moment, nous sommes dans la configuration « vie à deux ». Je n’aurai pas le droit de faire les courses, pendant plusieurs semaines, les sorties seront strictement limitées et à l’écart de tout être vivant, homme, femme, chien, chat. Je ne pourrai pas non plus remplir la gamelle des piafs, mais je pourrai les regarder de loin. Pas de ménage, pas de cuisine ou le moins possible, pas de steak saignant, pas de fromages comme je les aime (mais les portions individuelles emballées et pasteurisées sont autorisées). Pas d’œufs, sauf les œufs durs et les omelettes cuites et recuites à cœur. Le plus simple est de se tourner vers la nourriture industrielle : on va oublier pour un temps les charcuteries à la coupe et autres fantaisies artisanales. Légumes cuits uniquement et préparés selon un protocole très strict, à la limite, il vaut mieux prendre des légumes surgelés qui présentent plus de garanties sanitaires. On oublie pour le moment les crudités et les salades (je parlais de la mâche l’autre jour…). Je peux manger des fruits épluchés : bananes, pommes, poires, mais je ne dois surtout pas manipuler de fruits duveteux, pêches ou kiwis. Le pamplemousse, et c’est classique, est rigoureusement interdit (il neutralise les principes actifs de nombreux médicaments). Je peux manger des clémentines et des oranges, sans la peau, mais je ne suis pas fou au point de manger la peau des agrumes ! On oublie aussi les produits laitiers non pasteurisés, les mousses au chocolat « maison », mais je peux me gaver de mousses industrielles et de mayonnaise en pot. Sauf que le pot ne doit pas rester ouvert plus de 24 h. Je n’aurai pas droit non plus à l’eau du robinet, cela me chagrine de reprendre de l’eau en bouteille quand on voit les tripatouillages d’une grande société qui possède la plupart de ces eaux « cristallines et pures ». Mon œil ! J’aurai le droit d’avoir des visites, dans la limite du raisonnable : si vous arrivez à 15, ça ne sera pas possible. Vous devrez me jurer en crachant par terre (dehors si possible !) que vous n’êtes pas malade. Mes défenses immunitaires seront les mêmes que celles d’un grand prématuré : donc pas de bisous ni de gouzis-gouzis sur le ventre, et vous n’aurez pas le droit de me prendre dans vos bras, ni de me bercer pour m’endormir. Je sens que ces dernières consignes vont vous chagriner.
Je vous mets le lien qui vous permet d’accéder au livret poétiquement intitulé : « Recevoir une allogreffe de cellules souches hématopoïétiques » :
02866-SFGM-TC_Livret_greffe_MAJ_2021_WEB.pdf
Je ne publierai pas demain, ni mercredi : ce sont les journées consacrées aux examens médicaux, mais j’aurai sans doute plein de nouvelles à vous communiquer jeudi. Soyez sages d’ici là !
Pour vous consoler, je vais vous mettre une jolie photo, qui n’a aucun rapport avec ce qui précède : Rue des Forbans, Île d’Yeu.



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