Chimères et chimérisme

C’est un drôle de titre, pour un processus médical qui sera étroitement surveillé lorsque j’aurai reçu ma greffe. Pendant plusieurs jours, l’ADN de mes cellules souches sera en période de cohabitation. Lorsque la Cruchotte de service aura réalisé mon myélogramme avec son trocart vicelard (je me fais plaisir avec des rimes « explicites »), nous aurons les premiers résultats post-greffe. L’analyse de sang ne suffira pas à voir comment se déroule la « prise de greffe » puisque les cellules souches sont programmées pour retourner directement dans la moelle osseuse après avoir circulé dans le sang. Leur fonction, c’est de produire des globules, pas de se promener avec eux.

Une fois dans la moelle, les choses se compliquent un peu. Elles vont retrouver des cellules souches de mon ADN actuel, et la bagarre va commencer « Dis donc, toi, avec ta tête de sidéroblaste en couronne, qu’est-ce que tu fais ici ? » « Ben, je suis chez moi ! » « Plus maintenant, tu dégages, et plus vite que ça, espèce de tordu, tronche en biais !

Je vous laisse imaginer les autres « dialogues possibles » car il y aura d’autres rencontres de ce genre. Mon organisme va donc vouloir contrecarrer cette invasion peu sympathique à ses yeux, même si Kate est ma « jumelle parfaite », tout n’est pas si parfait que ça. On a quelques différences qui font que, pendant un laps de temps plus ou moins long, nos deux ADN vont se mélanger. L’échantillon prélevé par Cruchotte donnera, si elle arrive à faire correctement son travail, de précieux renseignements : on évaluera le « chimérisme » de cette moelle en distinguant ce qui m’appartient, et ce qui est à Kate. Je serai donc, techniquement parlant, une chimère, un être improbable avec 2 ADN. Je vous laisse imaginer l’incrédulité des hématologues dans les années 60 lorsqu’ils ont lu les premiers articles à ce sujet : « Mais voyons, ça ne marchera jamais ! C’est de la folie ! ». Il y aura donc en moi quelque chose, non pas de Tennessee, mais de Kate, et de moi. Progressivement, l’ADN de ma moelle osseuse va montrer un taux de chimérisme différent : lorsque je serai à 90% Kate (uniquement pour la moelle osseuse), on pourra crier victoire !

Cela ne se fait pas du jour au lendemain et Cruchotte ne va pas me planter son trocart tous les matins… enfin, je l’espère, sinon je ne suis pas certain de lui confier mon sternum. Cela ne se fait pas non plus sans dégâts collatéraux. La GVL, qui est le nom donné à cette transformation, normale en cas de greffe réussie, va me donner différents symptômes, le plus banal d’entre eux étant la fièvre. Mais ce sera bon signe car, s’il ne se passe rien les jours suivant la greffe et si mes neutrophiles refusent d’augmenter, ce sera le signe que la greffe n’a pas pris. Cela arrive même avec des donneurs compatibles. Donc il faut cette réaction, mesurable et quantifiable pour que l’on dise « ah, il y a une réponse ! ». Si la réponse est trop virulente, on risque la GVH, qui est une réaction excessive du greffon contre l’hôte (=moi), qui va donc flinguer les organes récalcitrants : foie, rate, reins, poumons et peau sont les plus exposés. C’est là où on mesure l’intérêt de cette camisole chimique qui va m’accompagner pendant 3 mois. La GVH, comme je l’ai déjà expliqué peut-être aigüe et survenir extrêmement rapidement après la greffe : le malade va bien et, brusquement, il commence à se plaindre et convulse dans la foulée. Ou alors, tout se passe bien, on le laisse rentrer à la maison, et c’est au bout de quelques semaines que la GVH s’installe : dans ce cas, elle est chronique et demandera un traitement à vie. Cela peut être par exemple une attaque des yeux, avec une série de symptômes successifs qui pourront aller jusqu’à une perte sévère d’acuité visuelle. Ou une atteinte cutanée, c’est fréquent aussi dans ces cas là.

On comprend mieux pourquoi on procède par étapes successives avant de dire « ça y est, vous êtes tiré d’affaire ! ».

Mais le pire reste tout de même la rechute, tout aussi surprenante : tout se passe bien, et brusquement, des blastes apparaissent. Cela veut dire que des cellules souches clonales, qui sont donc programmées pour se multiplier ont pu survivre quelque part. Le moment venu, elles viennent à bout de cette nouvelle moelle osseuse, et la maladie reprend de plus belle. Tous ces processus nous sont expliqués lorsque nous acceptons et signons le protocole de soins. On nous précise aussi que la fragilité aux infections est extrême, et que le moindre virus banal, ou bactérie bégnine peut nous envoyer ad patres le temps de le dire, et c’est pour cela que les précautions d’hygiène sont tellement contraignantes lorsque l’on rentre chez soi.

Demain, pour changer un peu, je vous parlerai d’une lecture en cours.

On va terminer en chanson, comme d’habitude.

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Réponse

  1. Avatar de Valéry Sauvage
    Valéry Sauvage

    Joël, qui l’eût cru ?
    Chimère, qui l’eût dit ?

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