Une fois par semaine, les médecins se réunissent et prennent des décisions concernant les patients qui nécessitent un suivi particulier. C’est ce que l’on appelle la « RCP » : Réunion de concertation pluridisciplinaire ». Selon les cas, sont présents plusieurs médecins de la même spécialité, donc en ce qui me concerne des hématologues, le responsable de la pharmacie du CHU et, si besoin, d’autres spécialistes.
Imaginons que, par un tour de magie, j’aie pu installer une webcam minuscule dans la salle de réunion. Le moment venu, je n’ai qu’à ouvrir l’appli sur mon téléphone portable et hop, le tour est joué ! Comme j’ai un grand souci de l’éthique ( ! ), il est bien entendu hors de question que j’écoute les autres cas évoqués, ce serait une violation du secret médical.
Nous sommes jeudi, et c’est le jour de la RCP : Doc Jérôme a apporté les croissants, parce que c’était son tour mais Doc Sylvie a horreur de retrouver des miettes dans ses dossiers et elle refuse, presque poliment :
-Non mais c’est bon, je t’ai déjà dit que je ne veux pas de croissants ! Et puis de toute façon, ce n’est pas bon pour la santé, tu devrais le savoir ! Par contre je veux bien le café : pas de sucre comme d’hab. Bien, nous allons passer tout de suite au cas « Macron ». Dites, les internes, si vous rigolez déjà, parce que le patient a un patronyme connu, vous pouvez sortir : on vous autorise à être présents si vous la fermez !
Les internes au nombre de trois se regardent, consternés et font de gros efforts pour ne pas pouffer de rire.
-Je disais donc, avant d’être stupidement interrompue, que nous allons étudier le cas de M. Macron Joël, né le 14 avril 1956. M. Macron souffre d’une myélodysplasie de très mauvais pronostic et a déjà eu deux cures de Vidaza. La greffe qui devait avoir lieu le 29 novembre a dû être repoussée car la donneuse avait une contre-indication qui interdisait que l’on prélève ses cellules souches par voie sanguine. Alors, c’est ballot, mais il faut savoir qu’avec notre patient, rien n’est facile. Figurez-vous qu’il a fallu que j’aille moi-même en Grande Bretagne pour aller amadouer une donneuse potentielle qui est compatible à 100 %. Pour avoir son accord, j’ai demandé à Kate Middleton si elle voulait bien m’accompagner. Je vous passe les détails, les courriers avec l’ambassade et le palais royal, j’étais au bout de ma vie !
Doc Jérôme s’étouffe avec son croissant et peine à articuler :
-Kate Middleton ? Et pourquoi pas la reine Camilla ?
-C’est simple, Jérôme, j’ai pensé que Kate aurait plus de charisme et de persuasion que la viei… euh, que la reine. Bref, le chauffeur de la princesse de Galles nous a conduits chez la donneuse qui nous a reçues avec du thé et des scones.
– Je vois qu’en Angleterre, tu ne fais pas la difficile !
-Jérôme, si tu veux que l’on avance sur le dossier, cesse de m’interrompre. Bon, les internes, c’est bon : vous sortez, on dirait trois hyènes en train de se marrer. Dehors !
L’ambiance redevient studieuse, Doc Sylvie est contente d’avoir pu obtenir l’accord de la donneuse, et, fort heureusement, l’anonymat est de rigueur. L’Anglaise ne saura donc jamais qu’elle a donné sa moelle à « Macron ».
La partie technique peut commencer. Doc Sylvie n’est pas franchement ravie de mes derniers résultats :
-On dirait que le patient le fait exprès : tu lui colles une cure de Vidaza et sa moelle osseuse s’en moque totalement. En revanche, son hémoglobine a chuté, ainsi que ses neutrophiles. Les plaquettes ont remonté de façon transitoire, et puis paf ! Dans les choux, les plaquettes. Oui Jérôme ?
-S’il était en bonne santé, on ne lui proposerait pas de greffe !
-C’est malin, t’en as d’autres comme ça ? Et le pharmacien, il en pense quoi pour la prochaine chimio d’induction ?
-Eh bien, ça ne va pas être du gâteau, il va falloir surveiller les poumons, le foie, la rate, les reins… Vu son profil, il est capable de faire n’importe quoi.
La RCP me concernant prend fin au troisième croissant de Doc Jérôme. Taquine, Doc Sylvie s’adresse à lui en riant :
-Notre éminent confrère vient de terminer son troisième croissant, en dépit de tous les conseils diététiques que je lui prodigue régulièrement et qu’il n’écoute jamais. Il est donc temps de passer au cas suivant.
Bien entendu, je ferme l’appli et m’abstiens d’assister à la fin de la réunion. On a une éthique ou on n’en a pas !


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