Les invisibles
Avant-hier, un tas de feuilles mortes encombrait l’entrée de l’hôpital de jour en hémato. Vous avez une première porte vitrée, à ouverture automatique, puis une deuxième, avec ce sas entre deux. Ensuite, la salle d’attente se trouve juste en face. Donc j’attendais Michel et je voyais ces feuilles qui tourbillonnaient à chaque ouverture, mues par une énergie diabolique qui les soulevait à chaque passage. J’ai eu une pensée émue pour les équipes de nettoyage, ces invisibles qui agissent lorsqu’il n’y a plus personne. Les locaux sont toujours très propres et un soin tout particulier est accordé aux « zones sensibles ». Le service hémato fait partie de ces endroits où le masque est obligatoire. D’ailleurs, l’infirmière me disait hier qu’un bon nombre de patients ont été testés avec un COVID très virulent, le genre de truc qui peut tuer quand ton organisme immunodéprimé ne supporte déjà pas le moindre microbe banal. Bref, hier le sas était nickel : les invisibles étaient passés par là, et ailleurs : le CHU est immense avec un tas de bâtiments qu’il faut entretenir quotidiennement : les sols, les surfaces, les recoins, les sas entre deux portes.
On n’imagine pas tout ce que font ces invisibles pendant que l’on dort ou en début de matinée, dans les chambres des malades : imaginez ce que c’est dans une chambre stérile, qui par définition doit le rester… Mon chiffon m’en tombe des mains. Je voulais juste rappeler leur existence, et leur rendre l’hommage qu’ils méritent.
Je pourrais faire la même chose avec les brancardiers du CHU, toujours prévenants, d’une grande gentillesse « Vous n’avez pas froid ? On peut mettre une couverture si vous voulez. Attendez, je vais placer un oreiller sous votre tête, ce sera plus confortable ». Il faut aimer les gens pour faire ce métier, et moi j’aime les brancardiers.
Sinon, deux ou trois trucs en vrac qui me tracassent. Il ne s’agit pas de la greffe : elle aura lieu quand tout sera prêt et je ne me lève pas chaque matin en me disant : « Alors, c’est pour quand ? ». Je profite de mon petit sursis et je prends sagement mes médicaments tout en contemplant mes marques « Vidaza ». C’est souvent étrange, cela ressemble un peu à des tatouages aborigènes dont la symbolique m’échappe. C’est ce que j’ai dit à l’infirmière hier qui m’a répondu que je prenais les choses avec philosophie : « Vous savez, il va probablement rester des marques à vie ! ». Bof, ce n’est pas bien grave et ma vie sera certainement singulièrement raccourcie.
En parlant de médicaments, je suis allé à la pharmacie du village. On me connaît bien et la pharmacienne était surprise de me voir : « Vous ne deviez pas avoir votre greffe, M. Macron ? » J’ai donc expliqué les aléas, le report et on a commencé à éplucher l’ordonnance, je signale toujours ce que j’ai encore en stock. Il me fallait de la vitamine B 12, en ampoules injectables ou buvables, il se trouve que je les dilue avec un peu d’eau, tous les dix jours. D’ailleurs, j’ai oublié de la prendre hier, ce n’est pas à un jour près, heureusement. Cette vitamine est curieusement absente de mon organisme si je ne suis pas supplémenté régulièrement. Doc Jérôme m’avait prévenu : « Puisque vous n’arrivez pas à la stocker, vous serez supplémenté à vie ». Paf ! Si vous manquez de « bédouze », votre organisme va rapidement montrer des signes de sénilité, votre cerveau sera atteint en premier, mais pas que : amis végan, pensez à faire vérifier votre taux de bédouze, contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là, nulle protéine végétale ne produit la bédouze que l’on trouve uniquement dans les protéines animales, ou les œufs, les produits laitiers aussi. La bédouze végétale n’est pas la même, tout simplement, et votre corps ne peut l’utiliser. Bref. On a les ampoules, ouf ! Eh bien non, on ne les a plus. La pharmacienne m’a expliqué que, mystérieusement, le conditionnement en ampoules est devenu introuvable, partout dans le monde. Sans doute une stratégie de labo qui n’a plus envie de conditionner la bédouze en ampoules. Il y a donc des comprimés désormais : là où il fallait une ampoule, il faudra 4 comprimés tous les 10 jours, sachant qu’après la greffe, je serai déjà à plus de 20 comprimés étalés sur la journée. Mais ce n’est pas ça le plus cocasse : la boîte de comprimés n’est pas remboursée, alors que les ampoules l’étaient. 9,80 €, ce n’est pas la ruine, mais c’est à vie. Voilà, ce sont ces petits riens, ces renoncements à rembourser les soins en les faisant passer pour des « compléments » non remboursables. Cela me met en colère, comme tout ce que l’on entend en ce moment au sujet des soins qui coûtent cher. Il n’y a qu’à supprimer les malades, et le problème de la SECU sera réglé.
Je vous laisse méditer, passez une bonne journée et prenez soin de vous !


Laisser un commentaire