Hier soir, après avoir terminé ma grille de mots fléchés, j’élaborais dans mon lit une stratégie imparable pour récupérer à la fois le greffon britannique et la donneuse. Vous allez voir, c’est très simple et facile à mettre en place, il suffit d’avoir les bonnes personnes au bon moment.
J’ai donc besoin du RAID, ou d’un commando de l’armée, avec des hommes aguerris et motivés. Ils seront discrets, en tenues de camouflage, fusil à l’épaule et se tiendront prêts à tirer en se postant sur les toits des maisons voisines. J’ai oublié de dire que tout cela se passera dans le Devon, parce que c’est une région que j’aime bien et les vieilles dames qui regardent la mer me font penser à Miss Marple ou à Agatha Christie. Mais je préfère que la donneuse habite dans un charmant cottage au toit de chaume, dans un petit village à la campagne. Son living-room comporte une « bow window » qui donne sur un superbe petit jardin dont seuls nos amis anglais ont le secret. Dans le village, vous trouvez une épicerie, une boucherie et un pub mais nous n’aurons malheureusement pas le temps de visiter tout cela, ni de voir le vieux pont qui enjambe la charmante rivière. Je sais, c’est dommage.
Outre les hommes du commando, il me faut un médecin réputé, suffisamment tordu et persuasif pour la suite. Gregory House, en combinaison blanche pour signaler la présence d’un inquiétant virus, sonnera à la porte de Kate, ma supposée donneuse.
« Ding dong ! Bonjour Madame, je dois vous demander de nous suivre, nous savons que vous avez été en contact avec un virus rare et très contagieux. Mettez ce masque FFP2 et veuillez avoir l’amabilité de me suivre. Je préfère vous dire que la zone est sécurisée et qu’en cas de résistance, les hommes postés sur les toits ont ordre de vous abattre ! »
« But, why ??? » proteste la pauvre Kate. House l’autorise à prendre quelques affaires et la douce anglaise le suit, toute tremblante. Je la comprends, elle pensait que quelqu’un venait la solliciter pour la fête de la paroisse, celle où l’on déguste du boudin et des apple-pie avec de la crème. Voir Grégory House à la porte, cela provoque un choc.
Greg avance en s’appuyant sur sa canne, Kate à ses côtés porte un petit sac où elle a pu glisser quelques vêtements et le nécessaire pour la toilette. Une ambulance est garée sur la place du village, les villageois, ébahis, voient Kate grimper à l’arrière de l’ambulance. La Miss Marple locale vient de noter l’heure dans son carnet, et elle a aussi pris soin de relever les numéros du véhicule sanitaire. Le rideau a à peine bougé mais rien n’échappe à Grégory House qui brandit sa canne en direction de la fenêtre :
« Ferme-la, vieille folle, sinon je viendrai te chercher ! »
Il monte dans l’ambulance qui démarre. Le véhicule se dirige ensuite vers un entrepôt abandonné à Torquay. Galant, House aide Kate à descendre et il la guide vers une salle de transfusion totalement improvisée mais où rien ne manque. Derrière les rideaux en plastique, Kate découvre deux lits. Je suis déjà allongé dans le lit de droite, je salue ma donneuse que je n’imaginais pas rencontrer.
House installe la précieuse donneuse dans l’autre lit et pose sa canne sur le lit :
« Je vous ai menti, mais tout le monde ment : il n’y a aucun virus dangereux, enfin, pour le moment. La zone médicalisée où vous vous trouvez présente toutes les garanties en termes de prophylaxie et d’asepsie. Nous allons prélever vos cellules souches. C’est très simple : votre bras droit va être relié à cette machine. Le sang prélevé y sera traité. Simultanément, ou presque, votre sang sera réinjecté dans votre bras gauche. Nous allons vous mettre un casque de réalité virtuelle qui vous permettra de parcourir des lieux enchanteurs. Lorsque le processus sera terminé, nous transfuserons le greffon à M. Macron, puis nous vous ferons une petite injection d’un produit miraculeux qui permettra d’oublier tout ce qui vient de se passer. Vous vous réveillerez chez vous, dans votre fauteuil préféré et vous penserez avoir fait une longue sieste. C’est parti ! Je vous mets le casque. »
Pendant ce temps, j’ai le droit d’utiliser mon ordinateur portable et je décris minutieusement le déroulement de cette opération. Deux soldats armés gardent notre chambre commune et Grégory House me raconte divers cas médicaux pour passer le temps. Je me dis en l’écoutant que ce que je vais vivre est d’une banalité affligeante. Peut-être aurions-nous pu éviter tout ce déploiement de forces armées, mais Doc Sylvie en avait par-dessus la tête de fouiller dans le fichier, et c’est son équipe de choc qui a imaginé toute cette opération. Je la remercie et lui rédige un mail vibrant et chaleureux.
C’est à ce moment que j’ouvre les yeux… Michel est encore en train de finir sa grille de sudoku, j’ai dû m’assoupir quelques minutes. Mince, c’est pourtant joli, le Devon !


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